La mélodie des choses

Le début de l’obscurité, quand l’eau miroite et scintille, sent l’herbe fraîche. Les ombres croissent et font écrin si bien qu’on dirait que le soleil est d’or. Sans cesse, cela bourdonne à vos oreilles. Là ! Cela frétille sous l’eau, et là encore ! Cela bruisse dans les branches, et là, là ! Ce sont des sons assourdis, emmêlés dans un long chuchotis, qui empliront la nuit lorsque l’horizon se sera totalement dissipé.

C’est ainsi qu’est mon pays. Il est tissé de terre, de ciel et de vent. L’eau, fertilisant tout sur son passage, ruisselle dans les marais que traversent les chevaux blancs, chaloupant de leurs pas cadencés. Rien ne fonctionne isolément. Les hommes, dont il trace la morphologie, allient leur naturelle diversité dans un entendement unique dédié à la terre. De là est né un chant, seule parole capable de rendre compte d’une langue si vivante qu’elle ne reste jamais sans réponse.

C’est seulement lorsqu’on veut y prendre toute la place que cette terre retombe dans le silence, et que meurt avec elle, la plénitude. Car c’est de la participation que vient la plénitude. Ici, on ne va nulle part, on s’y trouve, vous comprenez ? C’est pourquoi tout cherche à requérir votre attention : respiration, hululement, bruissement, écoulement, grattement, sifflement…. Tout communique et tout voudrait vous parler. Ainsi revêtu de tapage, tumulte, brouhaha, comme d’une peau. Ici -où prendre forme est un oubli de soi – il n’y a jamais de vide, jamais d’absence.

Je ne sais exister sans ce pays qui me constitue, et c’est justement parce qu’il me constitue, que la joie d’être me protège pour l’éternité. Je ne pourrai donc faire autrement que de vous entraîner dans cet espace à la fois prolongement de moi-même et autre que moi. N’est-ce pas une fine plaisanterie que de créer le vivant ? Le voilà à répondre aussitôt dans un souffle.

Cessez de monnayer la terre afin que votre rêve d’arriver quelque part s’achève. Alors lorsque tout sera à vous — comme cela a toujours été — passez donc nous écouter, venez célébrer avec nous ce chant tribal fait pour unir alors qu’il effraye tant qu’il reste la marque de l’étranger.