
Toujours, nous serons faits d’Autres : nouveau-nés et déjà, cela commence. Des pensées en sentiments, d’émotions en sensations, c’est ainsi que nous nous hausserons sur la pointe des pieds, de créature à créateur. De l’absence au désir, d’histoires en histoires, nous allons d’Autres en Autres – réels ou fantasmés – tels des assoiffés allant quérir de l’eau. Et ce mouvement perpétuel sera notre marque de fabrique. Une seule et même espèce, déclinée sous de nombreuses formes, avec l’ingéniosité de l’adaptation.
Et puisque nous sommes là à parler, je vous dirai que chez moi, il n’y a que de l’eau. Toute la terre en est éclaboussée, tous y pataugent : hommes, plantes, bêtes. Entre mer, fleuve et marais, de l’eau à perte de vue, fendant périodiquement l’asphalte qui l’envahit. Et cette peau civile — qui la réduit à un produit transformé — doit sans doute l’étouffer pour qu’elle s’en défasse régulièrement avec des secousses patientes et sinueuses de serpent qui avance. Parfois, les bâtiments penchent, se fissurent, les routes s’amollissent et se trouent et, avec elle, c’est toute notre urbanité qui — comme un monde sur le déclin- penche, craque et se troue.
Une terre basse, souvent brune et bleue, rose quand le vent s’annonce. De petits taureaux y vivent encore et ont des gouttelettes au bout de leurs pattes comme s’ils ne pouvaient résister à la tentation de jouer dans les flaques. Les hommes ont commencé à les imiter et à les poursuivre pour tenter de les attraper. Ils en ont fait un jeu et ont créé une langue — qui n’est pas académique — pour parler avec des points d’exclamation dans la voix (la passion, vous voyez).. Des accents, des mots qui n’existent nulle part ailleurs. Ce sont ces paroles que nous répéterons dans les chants, dans les danses pour festoyer, complices, de notre œuvre. Pour donner un peuple à cette terre qui ne connaît – sans la délimitation du pouvoir et des frontières – que ses propres échanges et le déplacement spontané des hommes.
Cela signifie : « Si tu continues à danser, alors seulement je pourrais continuer de chanter. » Cri de douleur autant que de joie, cela aura probablement une fin, cela ne s’arrêtera jamais, qui peut le dire ?
