(…) J’ai voulu t’appeler, à quoi bon, te voilà à m’accompagner partout où je vais maintenant, certes je ne te manquerai plus. Tu te souviens… les œillets en bordure ? et pendant tout ce temps là, ça parlait à vous soûler de toutes parts, tous voulaient quelque chose, des désirs sans arrêt… Et pendant tout ce temps là, chez nous, le gris, le rose et le blanc des œillets en bordure. Ce sera plus tard comme le bleu de la mer, les paillettes à l’odeur de sel pour l’été, le soleil qui tape à la verticale, plus tard, quand soudain il n’existe plus rien que l’instant puisque plus rien n’est comme d’habitude. Toi et les œillets. Les œillets en bordure de la maison : la vie de famille. Toi et le vert de tes yeux et je savais rien qu’en te regardant que j’étais la plus étrange de tes filles, toujours partie et cette gaieté de la danse qui n’avait su que transgresser le silence, l’amour à la roulotte.
Il y a toujours une petite musique sauvage qui n’écoute rien, qui s’amuse pour emplir l’espace. Le nez dans l’herbe, si l’on trop regarde trop le ciel, la tête vous tourne..
Tu te souviens, les orages qui roulaient, brassaient tout, spectaculaires et je jouais au milieu du spectacle, insouciante : ne t’inquiètes pas, tout va bien, je te surveille, je te guette, je prends soin de toi. Et les couleurs qui n’ont envie que d’être des couleurs et mes silences souriants en masque de chat, te rassurant : ne t’inquiètes pas, il va revenir. Car tu l’attendais, déjà, tu l’attendais. Tu l’attendais tellement que tu l’attendais aussi pour moi, qui étais trop occupée à commander aux éléments. Et tu m’attendais en l’attendant. Je ne rentrais qu’à la tombée du jour, souvent terreuse, souvent songeuse, toujours heureuse. Quand il n’est plus revenu – il était dans les meubles, les murs, chaque pierre – tu m’as dit : « Tu te rends compte… et si, de l’autre côté, il rencontrait une fantômette ? » et tu n’a plus eu le temps d’attendre, ça avait l’air de suffire comme ça.
Désormais je suis le chat qui fait le tour de la maison et qui constate qu’on ne l’a pas emmené.. Puisque tu faisais aussi bien que la pluie ou la terre pousser les végétaux, je savais que par ton adresse, nous ne manquerions jamais de rien. Ainsi devenue invincible, le reste n’était qu’amusant cinéma, sorties du dimanche jusqu’aux détails de l’ourlet du pétale. Je te trouvais plus petite que moi, patiente et petite. Je te veillais. L’inquiétude me tapait sur l’épaule qu’il fallait aussitôt que je te vois : j’apprenais, je peaufinais mon métier de veilleuse, moi qui n’ai jamais été ni petite, ni patiente. Coquin de sort, qu’aurais-je fais de patience ou de faiblesse puisqu’en dehors de savoir faire tomber la pluie dans ton jardin, je n’avais qu’à te veiller pour te défendre, sereinement, sûre de mon coup de patte en cas de malheur. C’était mon emploi. Personne n’aurait eu le temps de me voir venir : il ne serait resté, après la bagarre, paisibles et complices, que le blanc, le gris, le rose des œillets pimpants en bordure de la maison.. C’est la dernière maison au bout du chemin, près de la voie ferrée, la maison aux œillets, et à côté, l’étendage dans les herbes folles. Tu te souviens, le chien avait dépendu tout le linge et jouait avec les chemises et les draps, en-savonné, bon camarade, prêt à rire.
Ils bougeaient tant et tant, tes amours ! Qu’est-ce qu’ils avaient donc, comme s’ils avaient choisi d’être plus vivants que les autres et tu en avais décidé ainsi, tu te souviens, puisque je te donnais le tournis : tu avais décidé qu’il me fallait des chaussons, vite ! Battant toujours campagne, c’est au petit rat des pâquerettes que j’ai ramené la danse dans ta maison… un, deux, trois… un, deux, trois… Parfois la course des nuages quand je lève la tête, lorsqu’ils se mettent à ressembler à ceux qui voyageaient autour de la maison… et la chatte, tu te souviens, qui déposait sur le perron, avec importance, un lapin pour dîner. « Encore du lapin, chatte tigrée ?! Tu cours mieux que tu ne voles, décidément ! ». … Parfois la course des nuages est mon vocabulaire (…)
