Je suis le sans forme, l’écorce, la mousse sous vos pas, la pluie sur votre visage, l’empreinte en trèfle d’un sabot dans la terre meuble. Né d’une pousse sauvage ou encore du bois musqué d’un cerf dont je prends l’apparence lorsque cela me chante : je parle aux éléments tout comme je parle aux bêtes parfois simplement pour le plaisir de rompre la solitude de mon état trop éveillé, trop conscient de n’être ni homme, ni faune, ni flore aussi suis-je tout cela à la fois. Je suis l’invisible artisan de l’union, j’effraye : sans dieu, je suis son inquiétant égal, c’est pourquoi l’on m’a cru né du diable quand je suis plus puissant que lui car je ne volerais point d’âme qui n’égalerait la mienne. Tout m’obéit, tout veut me suivre et se plier à mon caprice. Tout se soumet, tout me colle à la peau devenant ainsi ma propre peau.
Si j’ai une âme alors elle est l’âme du monde : sans moi, le monde n’existe pas. Lorsqu’une autre âme j’aimerai, ma très prédestinée, ma plus que double, ma plus que compagne, elle sera damnée, chargée de souffre à son tour [mille et un tours]. C’est qu’il se tracera d’elle sans finesse au fil des siècles un portrait fameux, un rien alambiqué. Ainsi, vous, simples mortels, lui prêterez par rancune, dans l’histoire et les légendes, vos propres travers car m’arrachant à vous, apaisant enfin mes douleurs, celles-là mêmes que vous n’auriez su apaiser, c’est vous et non moi qu’elle déposséda finalement de mes talents. Ma mie est nymphe qui vit dans un palais argentin comme l’eau d’une fontaine : elle viendra.
Peu d’hommes ont compris la magie, à ceux qui l’ont voulu, j’ai donné un royaume. J’ai commandé scrupuleusement au roi que je servais. Je l’ai parfois fait encercler de chevaliers, parmi les plus sages, les plus intrépides, les plus sincères, les plus soucieux de savoir : c’est ainsi que je les ai élus ou bien que je ne les ai pas élus. Toujours, j’ai poussé mon roi, mon fou, mon cavalier jusqu’à ce qu’il devienne roi, fou, cavalier, j’ai guidé de multiples bras jusqu’au secret, jusqu’au calice.
Je suis un faiseur de miracles, de rivières et de jardins, d’architecture sauvage. L’eau coule lorsque j’ai soif, les arbres m’offrent leur ombre lorsque j’étouffe. Plus tendres que les hommes, les chenilles deviennent papillons pour m’aider à charmer dans une débauche de couleurs, ma mie, ma mienne, mon enchanteresse. Je connais les arts dans leur plus intime essence comme je connais les sciences, ma curiosité n’a pas de frontières : rien ne m’est opaque. La musique est ma voix lorsqu’elle vous berce, vous amuse, vous émeut, vous meut. A l’infini je me multiplie, algébriste du réel. Je suis le pacificateur, je suis le têtu, le désobéissant, je ne vous ôterai ni vos rêves ni vos cauchemars mais vous accompagnerai fidèlement au milieu d’eux car, comme une trahison, je ne suis pas des vôtres mais mon cœur est à vous.
Je suis le sans temps, l’infiniment grand, l’infiniment petit : je suis l’esprit qui crée des marionnettes de sacre. Je possède le passé et je possède l’avenir, ce pourquoi ma joie est indomptable : la forêt est le lit où je repose, éveillé. J’avance sans talisman, transparent, mais des talismans je fabrique pour tous les incroyants. Berger sans lanterne au bout de mon bâton, je suis la lanterne et je suis le bâton.
On m’appelle l’Enchanteur, mon nom est Merlin.
