Tout peut disparaître ou périr sous un regard mais tout peut aussi y naître ou s’y développer. Celui qui a le don du » savoir-voir » est guidé par l’élan intérieur qui le mène sans faux pas, où son regard déjà l’a précédé : je vous ai vu !
Voici les chevaux pris comme sur une toile de maître en arrogants et tendres seigneurs byzantins. Mélanges de force affolée et affolante, de joie communicative, d’une vitalité surpuissante de bœuf ailé, on devine sans peine, sous leurs faux airs d’animaux domestiques, l’ardente dignité mal muselée d’une lame de fond. Une fois, des poneys bicolores, fringants comme des chevaux apaches, avec une frange et des yeux poulbots. Des petits jumeaux qui se flattaient nerveusement l’encolure et que leur tendresse mutuelle rendaient hautains vis à vis de tout ce qui n’était pas eux : je ne les ai vu guetter dans leur enclos les allers et venues des hommes que pour deviner du jour de leur promenade.
Des chevaux, mon père en a élevé durant toute son enfance. C’est un haut fait qui eu pu le faire briller à mes yeux d’enfant s’il n’avait toutefois préféré le dissimuler jusqu’à ce que j’ai atteint l’âge de raison révolu. N’y voyez là aucune modestie excessive de sa part. Mais je dois avouer, pour sa défense, que j’ai transformé inlassablement et sans possibilité de la moindre concession [Il faut ce qu’il faut, vous savez, quand on sauve le monde] ses habitations successives en abris pour poils et plumes. Il ne fallait pas que je me doute car je n’aurais manqué avec la naïveté éblouie que l’on met à signer sa lettre au père noël de lui suggérer aussitôt et en seule réponse l’acquisition d’un haras.
Je n’ai jamais monté qu’un cheval. Il était sans nuance : la grâce d’une biche et l’expérience d’un vieux briscard. Comme il fallait quelqu’un de suffisamment léger pour le monter car l’âge venant, il s’épuisait vite, je lui fus imposée. D’évidence, c’est la promesse des longues ballades désormais trop souvent refusées qui le poussa à se montrer magnanime : il me toléra sur son dos. A moi, il plut tout de suite, sans retenue. Le premier jour, il fut docile. Son bon sens terrien le poussait à la prudence à mon égard et lui rappelait, malgré mon air innocent, que » gentil n’a qu’un oeil « . Le second jour, et comme s’il avait réfléchit à la chose durant la nuit, il décida aussitôt de me mettre à l’épreuve, étourdi de mon peu de résistance à son charme et à sa force… » Oho ! » semblait-il se dire en faisant de modestes embardées et constatant que j’étais toujours là, accrochée imperturbablement à son dos avec l’obstination vitale d’un coquillage à son rocher, » je suis irrésistible ! « . Le troisième jour, déconcerté par mon enthousiasme, comme un mauvais élève à qui on aurait confié finement la charge de surveiller la température du radiateur, il se mit à me faire des farces potaches de gros chien désobéissant. Elles me firent rire et me permirent de me montrer exagérément fière de son intelligence. Indiscutablement, il devenait mon cheval. La preuve, il était de tous, mon préféré. Le quatrième jour, il sembla se faire une raison et décida finalement de me promener sur son dos avec le contentement ambigu de ceux qui ont à exhiber une bête curieuse : c’est que j’avais des manières inhabituelles pour une petite d’hommes mais après tout, on s’en fichait pas mal. Comme je lui avais laissé le soin têtu d’être responsable pour nous deux, il dû me supposer d’une très grande fragilité et c’est sans doute parce qu’il préférait me cacher pudiquement à quel point j’avais tout du culot de portée (*) qu’il décida une fois pour toutes de ne pas me jeter à terre, au détriment de sa réputation de tombeur.
On me l’avait en vain conseillé, je m’étais refusée à tenter de le dominer. J’avais préférer lui parler car je tenais à mes civilités envers cet important personnage qui me promenait dans un pays neuf : vert, vaste, comptant peu d’habitations, aucun commerce, perché au dessus de routes en lacets et recélant des créatures aussi fabuleuses que des sangliers ou des chevreuils. J’avais déjà fait, dès mon arrivée et devant l’amusement attendri de ceux qui les nourrissent pour se nourrir, successivement la conversation à des lapins, des poules et des moutons. Forte de cette expérience en langue des signes, je me sentais enfin tout à fait habilitée à m’adresser à cette haute créature si respectablement en équilibre entre l’indompté et le domestique et qui me faisait franchir avec l’habileté d’un passeur la lisière du monde sauvage. Il m’apprit à seller ses pareils et à les étriller. Il m’apprit à enrouler avec la vitesse de l’éclair, quand gronde cet orage à quatre pattes, la longe autour de mon poignet et à courber l’échine pour m’accrocher à son cou. Il m’apprit que je pouvais aller contre le vent sans être repoussée, que je pouvais courir à une vitesse que vous n’imaginez pas. Il fut mon complice au fur et à mesure de la synchronisation de nos mouvements : je connus à nouveau cette sensation que j’étais bel et bien moi aussi une partie de ce monde sauvage, et parce que je l’avais toujours su ou seulement partiellement oublié, je redécouvrais en même temps la certitude enivrante d’avoir eu raison contre tout les apprentissages, je redécouvrais l’indépendance. Grâce à lui, je fus centaure. Je souriais sans pouvoir m’en empêcher alors qu’on filait vite.
Vas y, cours parce que voilà ton ombre !
- l’animal le plus faible d’une portée, souffrant parfois de malformations, sa constitution frêle lui permet difficilement de survivre seul à l’état sauvage.
